Jean-Claude Michéa : quand la gauche et la droite se confondent

Par Louis Dugal – Cégep de Rosemont

Jean-Claude Michéa. Source de l'image: http://philitt.fr/

Jean-Claude Michéa. Source de l’image: http://philitt.fr/

Jean-Claude Michéa est un penseur rafraîchissant, parfois jusqu’à la douche froide. « Anarchiste tory » (George Orwell, l’un de ses principaux inspirateurs, se qualifiait ainsi) et fièrement populiste (au sens que donne Christopher Lasch1 à ce terme), il s’attèle à renverser les paradoxes de la bonne conscience moderne.

La proposition centrale de son œuvre – ou son obsession, tant l’idée hante chacun de ses écrits – est que les forces progressistes servent aujourd’hui beaucoup mieux le capitalisme que les forces dites réactionnaires, conservatrices et traditionnalistes.

L’idée peut choquer nos repères (et nos sensibilités) politiques : les néoconservateurs ne promeuvent-ils pas le libre marché, la mondialisation ou encore la privatisation de l’État avec plus de hargne que les solidaires et les socialistes? Il faut remonter avec Michéa jusqu’aux sources du capitalisme pour comprendre son diagnostic.

Les Lumières, devant l’incapacité des institutions traditionnelles de garantir la paix et l’avenir de la société, cherchent à la refonder sur une base plus solide. Les Thomas Hobbes, Adam Smith ou Jeremy Bentham trouveront ce fondement dans l’individu, ou plus précisément dans sa raison instrumentale.

L’harmonie sociale – assurant un maximum d’égalité et de liberté à chacun – repose sur l’intérêt bien compris, c’est-à-dire sur le calcul par chacun des moyens qui lui procureront le plus grand avantage (et on met au compte de ces moyens aussi bien les biens de consommation que le contrat social). L’égoïsme devient la plus sûre garantie de vertu ; l’assouvissement des désirs le plus sûr chemin vers l’ordre ; la concurrence le premier moteur du respect.

Comme peu d’êtres humains réels sont à ce point « rationnels », qu’ils s’obstinent à être altruistes, à être autre chose que des loups pour leurs semblables, en un mot qu’ils font preuve de ce que Orwell appelait la common decency, les libéraux se donnent pour objectif de créer politiquement cet homo economicus qui saura huiler de son travail et de sa libido la machine sociale.

Il faut des institutions qui garantissent un minimum d’entraves à la liberté individuelle pour que celle-ci puisse « créer de la richesse » (seul objectif auquel chacun, quelles que soient ses racines, puisse s’identifier). Les individus deviennent, avec la caution de l’État, ce que le sport professionnel2 appelle des « agents libres », libres de conclure toutes les transactions où ils obtiendront le prix maximum pour leur force de travail.

La machine est en marche : elle progresse (c’est-à-dire qu’elle « croît ») chaque jour. Les machines aussi : la révolution industrielle balaie l’Europe.

Bien sûr, l’inhumanité de toute cette mécanique rationnelle apparaît très tôt à plusieurs, qu’on regroupe alors sous le vocable « socialiste ». La classe ouvrière ne peut continuer de s’aliéner à ses patrons et de s’entre-déchirer sans y perdre son humanité. La lutte de tous contre tous n’est un modus vivendi ni viable, ni vivable.

Toutefois, la voix socialiste la plus forte, celle de Marx, espérera encore que c’est l’emballement de la machine qui précipitera son propre dérèglement. Les progrès de la raison seront plus forts que les ouvriers, pris individuellement ; ils les entraîneront tous ensemble dans la marche de l’Histoire jusqu’à ce que la révolution prolétarienne fasse advenir son accomplissement.

Pourtant, la machine (celle de notre côté du rideau de fer, en tout cas), plus d’un siècle après ces espoirs prophétiques, fonctionne toujours : elle s’est emballée, a connu quelques ratés, mais rien que nos technocrates n’ont pu régler par les subventions et les déréglementations appropriées.

Si Marx a raison sur le fond (comme Michéa le croit), et que le capitalisme aliène la classe ouvrière (expression tombée en désuétude aux yeux de plusieurs intellectuels de gauche, mais que Michéa se réapproprie sans gêne) à des moyens de production qui lui restent étrangers, alors nous sommes aujourd’hui plus aliénés que jamais. Tous militent individuellement pour leurs droits et libertés dans le but de faire leur place sur les marchés du travail, de la culture, de l’amour, etc. L’idéal libéral domine tous azimuts – à droite comme à gauche.

La gauche ne cherche pas à révolutionner le mode de production. Elle s’est intégrée – mieux parfois que les emblématiques wasps – au progressisme libéral qui rend toute cette mécanique possible. Comment la gauche accomplit-elle cette quadrature du cercle? Prenons quelques symptômes chers à Michéa, non exhaustifs mais fort parlants.

La gauche se réjouit du cosmopolitisme. N’est-ce pas un signe d’ouverture d’esprit? Pas si le cosmopolitisme devient une justification de la libre circulation des biens, incluant celle des travailleurs et de leur force de travail interchangeable.

La gauche se veut nomade. N’est-ce pas un signe de liberté que de se débarrasser de ses enracinements? Pas si cette mobilisation constante des individus, cette flexibilité et cette absence d’attaches « irrationnelles » à un lieu de vie particulier est synonyme de disponibilité constante aux besoins du marché du travail.

La gauche est tournée vers l’avenir. N’est-ce pas un signe de progrès social? Pas si l’innovation devient une justification pour jeter à la poubelle (matériellement autant que psychologiquement) les ressorts les plus nobles des sociétés traditionnelles.

La gauche fait la fête. N’est-ce pas formidable que toute une industrie soit consacrée au délassement du travailleur fourbu? Pas si cette culture du festival et du « party » dépossède le travailleur des moyens de production culturels et le confine à un rôle de consommateur passif d’une culture uniformisée dans les médias de masse.

La gauche est jeune. N’est-ce pas louable de vouloir garder son cœur d’enfant? Pas si ce jeunisme devient synonyme de consumérisme, ce désir enfantin de « vivre sans temps morts et jouir sans entraves », c’est-à-dire une justification pour rester aussi narcissique qu’il le faut pour être réceptif aux images que projettent les publicités.

La gauche encense l’éducation supérieure (je sais, Michéa touche ici une corde particulièrement sensible au Québec depuis 2012). N’est-ce pas essentiel de se former? Pas si l’enseignement supérieur devient une justification pour le culte médiatique des experts et l’auto-idolâtrie d’une caste universitaire, autant de dépossessions qui réduisent le travailleur à ne fréquenter les collèges et les universités que pour se dégoter un emploi plus payant3.

Comprenons que Michéa reste de gauche. Et il n’est pas en soi contre le cosmopolitisme, les « jeunes » ou encore l’éducation supérieure (il enseignait lui-même la philosophie dans un lycée). Il se méfie seulement de leur récupération par une gauche qui, si on la juge à la lumière des critères qui étaient à l’origine de sa lutte – l’émancipation de la classe ouvrière – se trouve à être aussi à droite que la droite.

Il faut en revenir selon Michéa aux intuitions originelles du socialisme. Tant que chaque ouvrier, individuellement, en est réduit à consommer des biens (publics ou privés) pour maximiser son intérêt comme il le peut, sans posséder en aucun cas les tenants et les aboutissants de son travail, tant qu’il est obligé de rivaliser de ruse, d’innovation et de formation continue pour tirer son épingle du jeu sur le marché de l’emploi, il participe par ses efforts à sa propre aliénation.

Et cela, quelle que soit l’allégeance politique de celui qui le promette, reste encore aujourd’hui une mécanique capitaliste.

Notes

1 Michéa a préfacé plusieurs ouvrages de cet auteur. Cf. Culture de masse et culture populaire, Climats, 2001.

2 Michéa, lui-même entraîneur d’une équipe de « foot » amateur, a d’ailleurs signé un intéressant essai sur le soccer : Le plus beau but est une passe, Flammarion, 2014.

3 À cet effet, consulter l’ouvrage de Michéa : L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999.