Des Dieux en construction: le fétichisme de la marchandise

Par Marc-André Cyr – Collaborateur à Ricochet

Marc-André Cyr. Source de l'image: voir.ca

Marc-André Cyr. Source de l’image: voir.ca

Contrairement à ce qu’ont compris nombre de ses successeurs, Karl Marx n’a pas uniquement été critique des effets du travail, de la marchandise et de l’argent, mais de manière beaucoup plus radicale, de « leurs existences en tant que telles1 ». De façon volontaire ou non, plusieurs théoriciens ont oublié le sous-titre de l’œuvre majeure de Marx, le fameux Capital, qui a pour sous-titre « critique de l’économie politique ».

Plusieurs théoriciens considèrent nombre des formes abordées par Marx comme des données essentielles et positives. Le premier à livrer une telle interprétation est Engels pour qui « La nature est le banc d’essai de la dialectique et nous devons dire à l’honneur de la science moderne de la nature qu’elle fournit pour ce banc d’essai une riche moisson de faits […]2 ». Nombre d’auteurs ont dénoncé cette dérive du marxisme – on pense ici à Cornelius Castoriadis3, à Maximilien Rubel4 ou encore, plus récemment, à John Holloway5.

Fidèle aux préceptes qu’on retrouve, par exemple, dans l’École de Francfort, plutôt que de chercher les vérités « positives », la critique se doit de critiquer les fausses vérités subsumant le « vrai ». Comme le souligne Adorno :

Le penser est, en soi déjà, avant tout contenu particulier, négation, résistance contre ce qui lui est imposé; ceci, le penser l’a hérité du rapport du travail à son matériau, son modèle. Lorsqu’aujourd’hui plus que jamais l’idéologie incite la pensée à la positivité, elle enregistre avec ruse que c’est justement cette positivité qui est contraire au penser et qu’on a besoin de l’exhortation cordiale de l’autorité sociale pour habituer le penser à la positivité6.

Selon cette compréhension de la dialectique matérialiste, l’objectif de la critique, que ce soit en histoire, en politique ou en sociologie, est de dévoiler les processus qui créent et recréent les formes de notre société. Il ne s’agit pas seulement de critiquer les « effets » du travail et de la mondialisation, mais bien de tenter d’expliquer en quoi ces concepts participent à la domination et à l’exploitation. Il s’agit, pour reprendre la formule de Guy Debord, de pointer du doigt le « faux », qui, en société capitaliste avancée, est un « moment du vrai7 ».

Des formes détruisant le fond

Contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, le capitalisme n’est pas un système économique ayant pour objectif de créer de la richesse réelle. L’argent est non seulement l’abstraction équivalente à toutes les richesses, elle constitue également le but ultime de la production. Pour la première fois de l’histoire – et nous sommes quelques-uns à espérer que ce soit la dernière! –, l’objectif du mode de production et de distribution réside dans l’accumulation infinie de l’argent pour elle-même. Cette logique, contrairement à ce que pensent les plus croyants des libéraux, n’a rien de naturelle. Elle s’est développée à un moment précis de l’histoire.

Cette accumulation est un processus aveugle, tautologique et sans fin. Tout ce que nous faisons (notre travail) et possédons (y compris la nature) n’a de valeur que dans la mesure où il produit de l’argent. C’est d’ailleurs pour cette raison que notre société accorde de moins en moins d’importance à la qualité des choses (ce qui les rend utiles ou authentiques) et de plus en plus à la quantité d’argent qu’il est possible d’en tirer. Autrement dit, le capitalisme est la démesure lorsqu’elle devient économie. Il lui est impossible de trouver en son mouvement propre un équilibre quelconque. Ce mouvement utilise la valeur réelle (limitée) pour en faire de la valeur abstraite (illimitée). Il lui est impossible d’arrêter ce processus d’accumulation infini sans miner sa propre logique; celle-ci agit comme un trou noir aspirant tout sur son passage : la nature, la culture, le travail, l’art, l’éducation…

La contradiction principale créée par le capital se situe donc en lui-même. Ce dernier est un « Système automate tautologique qui a pour seul but de transformer le plus possible de travail vivant en travail mort8 ». Sous l’empire de la marchandise, l’individu concret ne trouve de reconnaissance que dans la mesure où son activité est productrice de valeur. Il devient ainsi une moyenne commensurable, l’« homme sans qualité » de Robert Musil. En société marchande, le « faire » humain est dominé par le « fait » marchandise. Le « faire » est un processus collectif, un « nous » créateur. Il nécessite la reconnaissance mutuelle de chacun des acteurs en tant que sujet actif9. Inversement, le « fait » brise le mouvement du flux social du « faire ». Il est d’appropriation privée, individuelle et répond à une logique située hors de la vie sociale : l’accumulation infinie de valeur abstraite, l’argent. Non seulement la marchandise est séparée de celui qui la produit, mais elle domine sa vie.

L’aspect le plus violent de cette domination réside en ce qu’elle est fabriquée par l’individu lui-même, acteur de sa propre dépossession. L’individu participe à l’autonégation de sa propre dignité. C’est lui qui se rend étranger à lui-même. Il ne produit pas seulement une marchandise étrangère, mais, plus précisément, la négation de sa propre liberté. Cette logique de séparation, la négation du sujet par l’objet, a des implications politiques. L’État, entendu comme rapport social intrinsèquement lié à la société capitaliste, relève de cette logique et participe de la même manière à la négation de l’humanité. Car si le sujet est séparé de son objet, il l’est également de son pouvoir.

Maintenant

Ce système peine désormais à défendre son existence raisonnablement. Tout indique que sa logique interne a atteint sa limite historique. Elle est responsable de la crise environnementale (dont seuls quelques étourdis nient encore l’existence) et de l’exclusion sociale (parlez-en aux jeunes des favelas du Brésil, aux banlieusards de France ou, plus près de chez nous, aux chômeurs d’Hochelaga-Maisonneuve). Il crée également de plus en plus de pauvreté tout en produisant un gaspillage gargantuesque (aux États-Unis, le quart de la nourriture produite chaque année serait gaspillée, soit 2 150 000 milliards de kilojoules par année10). Sans oublier que depuis plusieurs décennies déjà, cette expansion perpétuelle crée un accroissement effréné de l’endettement privé et public.

Cette logique est d’une absurdité violente et grotesque, il n’en reste pas moins qu’elle existe et ne peut être contrôlée sans en remettre en cause les fondements et les axiomes. Le système « produit ces impératifs, qui en son sein sont bien réels11 ». Il faut prendre garde de croire que le fétichisme de la marchandise n’agit que comme une « fausse conscience » de manière strictement abstraite. Ce fétichisme est plutôt, pour reprendre l’expression de Marx, une « illusion-réelle », comme il l’explique dans ce passage :

Le fétichisme n’est pas un ensemble de fausses représentations; il est l’ensemble des formes – telles que l’argent – dans lequel la vie se déroule réellement en conditions capitalistes. Chaque progrès dans la compréhension théorique, de même que sa diffusion, est donc en lui-même un acte pratique12

Autrement dit, la marchandise renverse notre rapport normal au monde. Elle fait de nous des objets sans qualité. Il n’y a pas de demi-mesure. Ces engrenages doivent être cassés. Pour transformer la société, il faudra la renverser.

Notes

1 Anselm Jappe et Robert Kurz, Les habits neufs de l’empire : remarques sur Negri, Hardt et Rufin, Paris, Léo Scheer, 2003, p 12-13.
2 Engels, Anti-Düring, Paris, Éditions sociales, 1977, p 50.
3 Cornelius Castoriadis, « Valeur, égalité, justice, politique : de Marx à Aristote et d’Aristote à nous, Les carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, p.249-316.
4 Maximilien Rubel, 1. Sociologie critique, Paris, Payot, 1970.
5 John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Montréal, Lux, 2005, à cette liste, il faut ajouter : Moïshe Postone, Time, labor, and social domination: a reinterpretation of Marx’s critical theory, New York: Cambridge University Press, 1993; Tran Hai Hac, Relire le capital : Marx, critique de l’économie politique et objet de la critique de l’économie politique, Lausanne : Éditions Page Deux, 2003.
6 Theodore Adorno, La dialectique négative, Paris, Payot, 2001, p.30-31.
7 Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992.
8 Op.cit, Jappe/Kurz, p.13.
9 John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Montréal, Paris, Lux, p.51.
10 Le Devoir, vendredi 24 décembre 2010.
11 Ibid.
12 Op.cit., Crédit à mort.