La beauté se trouve-t-elle dans l’œil de celui qui regarde ?

Par Jean Laberge, enseignant au collégial, Cégep du Vieux Montréal

Ne tuons pas la beauté du monde (Paroles de Luc Plamondon magnifiquement chantées par Diane Dufresne)

Jean Laberge. Source de l’image : www.cvm.qc.ca

Jean Laberge. Source de l’image :
www.cvm.qc.ca

Si vous demandez à quiconque ce qu’est la beauté, il vous répond sûrement qu’elle n’existe pas réellement indépendamment des êtres humains qui tiennent diversement, selon leur goût et leurs valeurs, ce qui est beau. La beauté, se plaît-on à dire, se trouve dans l’œil de celui ou celle qui regarde. En somme, la beauté serait une réalité purement personnelle, subjective. C’est pour ainsi dire le triomphe de la position qui fut celle du philosophe d’origine écossaise, David Hume (1711-1776).

Dans un écrit datant de 1742, intitulé « Le Sceptique », Hume écrit :

S’il est un seul principe enseigné par la philosophie auquel nous puissions nous fier, c’est, me semble-t-il, celui-ci, qui peut être jugé certain et indubitable : il n’est rien qui soit en soi-même estimable ou méprisable, désirable ou détestable, beau ou laid; tous ces attributs découlent de la constitution et de la fabrique particulière des sentiments et affections des hommes.1

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La beauté sauvera-t-elle le monde?

Par Benoît Castelnérac, professeur au département de philosophie et d’éthique appliquée de l’Université de Sherbrooke

Benoît Castelnérac. Source de l’image : www.usherbrooke.ca

Benoît Castelnérac. Source de l’image :
www.usherbrooke.ca

Supposons que le monde soit sauvé, ce serait sans doute l’œuvre d’un Titan.

Imaginons ce Titan, fulminant et effrayant, sentant le souffre, rude et brute. Si j’étais devant lui, j’irais quand même lui faire un énorme câlin, s’il me laissait le faire. Je n’aurais pas le choix de dire: « hier tu étais peut-être laid, immonde, mais aujourd’hui tu es beau. Tu as sauvé le monde! »

Cela pour dire que si on me donnait le choix entre sauver le monde et conserver mon idée de la beauté, je préférerais finalement le laid, le repoussant, l’hideux, et que le monde soit sauf. Dire qu’il faudrait sauver la beauté plutôt que le monde me semblerait manquer de sensibilité. Si le monde devait disparaître et que la beauté lui survive, que serait ce genre de beauté ? Une beauté invisible ? Et que dire de la beauté du monde. Sauver le monde, c’est sauver la beauté avec lui, n’est-ce pas ?

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Temps, travail et valeur sous le capitalisme

Par Louis Marion, essayiste

Extraits tirés de Comment exister encore? Capital, techno-science et domination, Écosociété, 2015 (avec l’autorisation non exclusive de l’auteur et de l’éditeur).

Le temps homogène et le développement du capitalisme

Image de Steve Collis [CC BY 2.0], via Wikimedia Commons

Image de Steve Collis [CC BY 2.0], via Wikimedia Commons

Jusqu’au XIVe siècle, le temps était une variable des évènements. Suivant cette conception, le temps c’était toujours le temps de quelque chose, par exemple le temps qu’il faut pour que le blé pousse, pour que la tarte soit cuite ou que l’enfant vienne au monde. Le temps était alors mesuré très différemment d’aujourd’hui : il n’était pas indépendant de la réalité.

On pense souvent que c’est l’horloge mécanique qui a dissocié le temps des événements humains, mais en réalité la capacité technique de mesurer un temps uniforme existe depuis très longtemps. Cependant, dans l’Antiquité les horloges servaient d’abord et avant tout à mesurer un temps variable; les horloges à eau et les clepsydres, basées sur le principe de l’écoulement continu d’un liquide, étaient construites de telle sorte que l’indicateur de l’heure puisse varier suivant les cycles naturels et respecter ainsi les heures variables. Ces instruments, comme celui par exemple envoyé à Charlemagne, étaient parfois conçus de manière complexe pour faire varier la quantité d’eau écoulée selon les saisons. Au fond, nous dirions aujourd’hui que ces horloges étaient construites pour respecter et être fidèle au temps concret qui rythmait la vie. Le refus du temps homogène s’explique essentiellement par des raisons culturelles : « les heures variables sont chargées de sens, alors que les heures égales ne le sont pas1. » Lire la suite …

Le libre-échange est-il un « doux commerce » ?

Critique de la « liberté du commerce » à l’heure du néolibéralisme autoritaire

 

Arnaud Theurillat-Cloutier1, professeur de philosophie au Collège Jean-de-Brébeuf

Charles Montesquieu

Charles Montesquieu

Au XVIIe siècle, Montesquieu élaborait le paradigme du « doux commerce » en établissant une corrélation claire entre douceur et commerce : « c’est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce, et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces », écrit-il dans De l’esprit des lois. Il allait même jusqu’à affirmer un rapport causal selon lequel « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix2 ». Pourquoi et comment le commerce pourrait-il être si bénéfique pour les sociétés humaines ? Le raisonnement repose sur l’idée que la multiplication des échanges et des voyages rapprocherait les gens et multiplierait les comparaisons, favorisant ainsi la tolérance envers l’altérité. Mais il ne faut jamais perdre de vue que, jusqu’au XVIIIe siècle, le mot « commerce » ne se limitait pas aux seules marchandises, mais désignait toute forme d’échange, qu’il soit d’ordre intellectuel ou affectif autant que marchand. Lire la suite …