La beauté se trouve-t-elle dans l’œil de celui qui regarde ?

Par Jean Laberge, enseignant au collégial, Cégep du Vieux Montréal

Ne tuons pas la beauté du monde (Paroles de Luc Plamondon magnifiquement chantées par Diane Dufresne)

Jean Laberge. Source de l’image : www.cvm.qc.ca

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Si vous demandez à quiconque ce qu’est la beauté, il vous répond sûrement qu’elle n’existe pas réellement indépendamment des êtres humains qui tiennent diversement, selon leur goût et leurs valeurs, ce qui est beau. La beauté, se plaît-on à dire, se trouve dans l’œil de celui ou celle qui regarde. En somme, la beauté serait une réalité purement personnelle, subjective. C’est pour ainsi dire le triomphe de la position qui fut celle du philosophe d’origine écossaise, David Hume (1711-1776).

Dans un écrit datant de 1742, intitulé « Le Sceptique », Hume écrit :

S’il est un seul principe enseigné par la philosophie auquel nous puissions nous fier, c’est, me semble-t-il, celui-ci, qui peut être jugé certain et indubitable : il n’est rien qui soit en soi-même estimable ou méprisable, désirable ou détestable, beau ou laid; tous ces attributs découlent de la constitution et de la fabrique particulière des sentiments et affections des hommes.1

Ailleurs, dans un autre texte paru 15 ans plus tard, Hume revient plus en détail sur sa conception de la beauté dans « De la règle du goût ». Lisons ce passage remarquable parce qu’il se fait l’écho lointain de notre propre conception aujourd’hui du beau:

La beauté n’est pas une qualité qui se trouve dans les choses elles-mêmes : elle existe dans l’esprit qui les contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Tel individu peut même percevoir de la laideur là où tel autre voit de la beauté, et chacun doit se satisfaire de son propre sentiment, sans prétendre déterminer régler celui d’autrui. Se mettre en quête de la beauté réelle ou de la laideur réelle est aussi vain que de prétendre déterminer avec certitude ce que sont réellement la douceur ou l’amertume.2

Le mot-clé, on l’aura compris, c’est le sentiment (feeling).

Le contemporain de Hume, Jean-Jacques Rousseau (1712-1788), répandra la bonne nouvelle du sentiment touchant tout particulièrement la musique. Grand amateur de musique et compositeur lui-même (on lui doit un opéra Le Devin du Village), Rousseau met l’accent sur le sentiment au fondement de la musique. Dans l’Essai sur l’origine des langues (1761), Rousseau s’en prend à la conception de l’harmonie du compositeur Jean-Philippe Rameau (1683-1764).

Pour Rameau, la beauté de la musique tient sa source de l’Harmonie musicale : « C’est à l’Harmonie seulement qu’il appartient de remuer les passions, la Mélodie ne tire sa force que de cette source, dont elle émane directement…» (Observations sur notre instinct pour la musique, et sur son principe, 1754) Au contraire, répond Rousseau, c’est du Sentiment que provient la musique, non de l’Harmonie.

Qu’on fasse la même question sur la mélodie, la réponse vient d’elle-même : elle est d’avance dans l’esprit des lecteurs. La mélodie, en imitant les inflexions de la voix, exprime les plaintes, les cris de douleur ou de joie, les menaces, les gémissements; tous les signes vocaux des passions sont de son ressort… et son langage inarticulé, mais vif, ardent, passionné, a cent fois plus d’énergie que la parole même. Voilà donc d’où naît l’empire du chant sur les cœurs sensibles.3

La polémique entre Rameau et Rousseau s’imbrique dans la fameuse « Querelle des Bouffons », qui ébranla le monde musical français en plein Siècle des Lumières, opposant deux groupes fondamentalement divisés : d’une part, les partisans de la musique lyrique française, dont Rameau fut à l’époque le représentant et, d’autre part, les partisans de la musique lyrique italienne, dont les Encyclopédistes, avec Rousseau en tête, furent les protagonistes.

Quel est donc le sujet de cette fameuse querelle musicale ? La nature du beau. Les pro-harmonistes avec Rameau défendent, en somme, la prérogative de la Raison sur les Sentiments; alors que les sentimentalistes pro-Rousseau défendent l’inverse. Ces derniers souscrivent à ce mot de David Hume tiré de son Traité de la nature humaine :

La raison est, et elle ne peut qu’être, l’esclave des passions [sentiments]; elle ne peut prétendre à d’autre rôle qu’à les servir et à leur obéir.4

Avant que Hume et Rousseau n’enfourchent leurs grands chevaux pour proclamer la bonne nouvelle du Sentimentalisme (ou du Romantisme) en art, dominait une conception de l’art basée fondamentalement sur la Raison, remontant entre autres à la philosophie rationaliste de Platon. À un point tel que si Platon entendait la citation précédente de Hume, il se retournerait sûrement dans sa tombe !

Qu’enseigne donc Platon au sujet de la beauté? Les hommes (et les femmes) possèdent un ardent désir du Bien, en particulier de l’immortalité. Désirant le Bien, ils désirent de ce fait le Beau, car ce qui bien est aussi beau, du moins selon Platon. Dans le dialogue intitulé Le Banquet (grec, Symposion), une femme du nom de Diotime apprend à Socrate les secrets d’Éros (le désir sensuel et sexuel) lesquels conduisent au Beau en soi. D’abord, l’être humain désire les belles choses, les beaux corps en particulier. L’être humain désire s’unir à un autre humain. Ce désir du corps de l’autre traduit le désir d’immortalité enfoui dans chacun. Puis, il désire les belles choses spirituelles : l’étude, les mathématiques, les beaux discours, la poésie, la musique, la sculpture, etc.; bref, les arts en général, de sorte que la beauté corporelle devient terne en regard des beautés spirituelles. Enfin, l’être humain cesse d’aimer quelque corps en particulier, ou une science en particulier, pour n’aimer que le Beau en lui-même et pour lui-même. Or, ce Beau en soi n’est accessible, non plus grâce aux sens, mais à la seule raison, de telle manière que, chez Platon, le Beau s’identifie à la Raison.

Aussi, Platon rétorquerait à Hume de continuer sa quête de la beauté qui ne se limite pas aux seuls sentiments ou émotions sensorielles. Voilà, en somme, selon la perspective de Platon, l’erreur de Hume et de toute la modernité qui l’a suivi après lui. Platon est ce qu’on appelle en philosophie un partisan de l’« objectivisme », alors que, pour sa part, Hume défend le « subjectivisme ». Pour ne nommer qu’un seul disciple d’envergure au 20e siècle du subjectivisme de Hume, je désignerai son compatriote britannique, Bertrand Russell (1872-1970), qui, sans contestation possible, défendit le subjectivisme. Par exemple, dans Éthique et politique (Human Society in Ethics and Politics, 1954), on lit :

Il est clair, je pense, que si nous n’avions aucun désir, nous n’aurions jamais pensé à l’antithèse du bon et du mauvais [ou du beau et du laid]. Quand nous ressentons une douleur, nous voulons nous en débarrasser; quand nous éprouvons du plaisir, nous voulons le prolonger. Nous sommes contrariés quand on restreint notre liberté, et heureux quand nous sommes libres de nos mouvements. Quand la nourriture, la boisson et l’amour viennent à manquer, nous les désirons intensément. Et si nous étions indifférents à ce qui nous arrive, nous ne croirions pas aux dualismes du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du louable et du condamnable, [du beau et laid,] et nous n’aurions aucune difficulté à nous soumettre à notre destin, quel qu’il puisse être. Dans un monde inanimé, rien ne serait bien, rien ne serait mal. J’en déduis que la définition de ‘bien’ [de même celle de ‘beau’] doit nécessairement faire intervenir le désir.5

Comme chez Platon, Russell a raison de dire que le désir (ou le sentiment) commande la démarche vers la satisfaction par le plaisir. Mais, contrairement à ce que pense Russell, le plaisir d’ordre sensuel n’est pas le terme du désir. C’est sur ce point crucial que Russell et Platon se séparent. Car, quelle est donc la raison du désir ? Platon répond : le bien qui est beau et désirable. C’est donc, fondamentalement, le bien en tant qu’il est désirable qui constitue la raison de la quête humaine, qu’elle soit ou non plaisante. En somme, chez l’être humain, il existe un lien entre la raison (ou l’intelligence) et le bien. À la différence de l’animal, l’animal humain sait – sans trop souvent le réaliser – grâce à son intelligence, la raison ou la finalité de son agir.

La volonté humaine n’est pas déterminée, ici et maintenant, par le plaisir pressenti, comme le croient Hume et Russell, mais par le bien intelligible que l’intelligence humaine est capable de se représenter comme étant désirable et beau.

J’aime écouter de la musique pour me reposer; mais j’ai un devoir scolaire à compléter. Le plaisir musical (le bien) entre en conflit avec mon devoir d’étudiant (un autre bien). Pour décider, je dois juger par mon intelligence lequel des deux biens a priorité. Si je n’avais pas d’intelligence, si je n’étais qu’une machine à satisfactions de désirs, je ne saurais délibérer et agir par devoir. La négation chez Hume et Russell du concept de bien réduit considérablement l’être humain.

On peut faire les mêmes remarques pour le concept du beau. Pour Hume et Russell, le beau, c’est ce qui me plaît moi, point à la ligne. L’idée d’une beauté existant en dehors de ma sensation de plaisir personnel est illusoire.

Dans nos sociétés libérales et démocratiques, les gens ont le droit à la liberté de conscience et de croyance. Je suis d’avis que ce droit donne raison à Hume et Russell, malgré les sérieuses difficultés qu’ils rencontrent.

La beauté sauvera-t-elle le monde ? Tout dépend de quelle conception philosophique de la beauté il s’agit. Je ne crois pas, pour ma part, que la conception subjectiviste de la beauté sauvera le monde, du moins pas comme le soutenait Hume dans cette phrase-choc « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure à mon doigt. ».6 Pour ma part, une égratignure à mon pauvre doigt vaut infiniment moins que la beauté du monde.

1David Hume, « Le Sceptique » in Essais moraux, politiques et littéraires, et autres essais, Paris, PUF, 2001, p. 322. Je souligne.

2David Hume, « De la règle du goût », ibid., p. 697.

3Jean-Jacques Rousseau, Sur l’origine des langues, chapitre XIV, in Écrits sur la Musique, Stock-Musique, 1979, p. 229

4David Hume, Traité de la nature humaine. Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux, Paris, Aubier, Éditions Montaigne, 1962, Tome II, p. 524.

5Bertrand Russell, Éthique et politique, Paris, Payot, 2014, p. 68.

6David Hume, Traité de la nature humaine, p. 525.