La beauté sauvera-t-elle le monde?

Par Benoît Castelnérac, professeur au département de philosophie et d’éthique appliquée de l’Université de Sherbrooke

Benoît Castelnérac. Source de l’image : www.usherbrooke.ca

Benoît Castelnérac. Source de l’image :
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Supposons que le monde soit sauvé, ce serait sans doute l’œuvre d’un Titan.

Imaginons ce Titan, fulminant et effrayant, sentant le souffre, rude et brute. Si j’étais devant lui, j’irais quand même lui faire un énorme câlin, s’il me laissait le faire. Je n’aurais pas le choix de dire: « hier tu étais peut-être laid, immonde, mais aujourd’hui tu es beau. Tu as sauvé le monde! »

Cela pour dire que si on me donnait le choix entre sauver le monde et conserver mon idée de la beauté, je préférerais finalement le laid, le repoussant, l’hideux, et que le monde soit sauf. Dire qu’il faudrait sauver la beauté plutôt que le monde me semblerait manquer de sensibilité. Si le monde devait disparaître et que la beauté lui survive, que serait ce genre de beauté ? Une beauté invisible ? Et que dire de la beauté du monde. Sauver le monde, c’est sauver la beauté avec lui, n’est-ce pas ?

Quel que soit le remède à tous nos maux, il faudrait défendre la beauté de cette chose, tant sauver le monde sera magique, bon pour tous, dans toutes les sphères de la vie. Imaginez sauver le monde: les humains, les autres vivants, la planète, notre milieu… Il n’y aurait, effectivement, rien de plus beau. Peut-être que la solution aux maux de ce monde sera pénible. La beauté est exigeante. Elle sera choquante pour beaucoup si on la trouve. Car la nouveauté choque. Mais il faut garder espoir pour la beauté.

Si on trouve ce remède universel, cette chose, cette idée, cette action, quoi que ce soit, sera nouvelle pour nous. Et c’est un trait de la beauté, que, à la percevoir, on reste surpris. Devant la beauté, nous n’avons, vraiment, jamais vu rien de tel. Toute chose nouvelle n’est pas belle pourtant. Sauver le monde ne se fera pas seulement avec une idée nouvelle. Mais découvrir quelque chose et apprécier quelque chose de beau sont des moments uniques dans l’existence des individus, et des sociétés.

Supposons maintenant que, demain, on apprenne qu’il faut sauver le monde, et que le sort du monde dépend de l’humain. Est-ce que je conseillerais la beauté comme la première et la seule solution à employer? Car c’est ce que veut dire « sauvera », dans la beauté sauvera-t-elle le monde? Le futur est imposant comme tâche. Allons-nous sauver le monde en cultivant la beauté? Ou quelle sorte de beauté faudrait-il cultiver pour sauver le monde? Comment prétendre apporter une réponse ?

Face à tant d’inconnues, pardonnez mon scepticisme, mais s’il existait une seule et unique forme d’art, ou de chef-d’œuvre, qui puisse sauver le monde, on le saurait tant ce savoir est précieux. Dans ce cas, montrez-le moi, et je cesserai de discuter. Mais dire qu’il n’existe pas de forme d’art ou de chef-d’œuvre en particulier qui soit un remède aux maux de ce monde, ce n’est pas exclure de l’équation la recherche de la beauté.

Voici pourquoi je pense que la beauté est une bonne piste pour tenter de sauver le monde. Le rapport à la beauté est particulier et universel à la fois. C’est un lien unique entre un être humain et son monde, à la fois intérieur et extérieur. Chacun a son monde, c’est le monde qui lui est propre, et il y a le monde : c’est l’endroit où nous sommes tous.

Notre évaluation de ce qu’est la vie, la mort, tout comme notre pensée sur le beau ou le laid, est tout à fait unique. Chacun d’entre nous a la sienne. Ce n’est pas parce que vous et moi sommes d’accord sur ce qui est beau, que nous sommes identiques l’un et l’autre. On peut penser la même chose que quelqu’un d’autre sur la vie, la mort, la beauté. Mais on ne peut pas nier que ce sont deux personnes qui ont la même idée. Deux personnes, il y aura toujours ce lien propre à la beauté. Peut-être, en plus, une véritable ressemblance avec une autre personne qui le vit aussi. Et même si nous étions identiques par nos goûts, dire « c’est beau », c’est parler en son propre nom ou ne rien dire du tout. Peu importe, au fond, si nous sommes d’accord, l’important est de reconnaître que nous avons un sens de ce qui est beau.

La beauté est un lien intime que nous développons avec une variété de choses, d’idées, de gestes, du début au terme de notre vie. A priori, toute chose que nous disons « belle », l’est pour des raisons qui nous sont propres. À ce chapitre, nous en sommes tous au même point. C’est un lien qui nous réunit au-delà des préférences. Percevoir la beauté fait, de nous tous, des êtres qui se ressemblent, parce que chacun possède un lien propre avec la beauté. Au creux de chacun, au-delà des différences, il y a toujours ce petit « juge » qui dit j’aime, je n’aime pas; «j’adore ceci », « cela», ou «je ne peux pas le supporter».

Sera-t-il jamais possible de tous s’entendre sur la beauté ? Ce lien si intime. Il semble hautement impossible que soudain tout le monde se mette à aimer la même chose. Et pourtant, continuons de discuter : si cela arrivait, si tout le monde se mettait à aimer la même chose, est-ce que ce serait un remède pour l’avenir du monde ? Il faut espérer que oui.

Mais sinon, si ce beau qui plaît à tous devait finalement nuire à tous, il faudrait dire que c’est laid. Ça ne pourrait être que laid.

Malgré ce nœud inextricable de questions, la beauté mène à une leçon magnifique, à la hauteur du défi posé par la question, « qu’est-ce qui sauvera le monde ? » Il faut préserver notre rapport au beau puisque c’est un rapport au monde authentique, et qui nous unit tous. Quoiqu’en disent les « fines bouches » qui préfèrent satisfaire leur sens de la beauté que de trouver une solution à nos problèmes.

À supposer qu’il faudrait la participation de tous pour sauver le monde, la beauté serait une solution particulièrement intéressante, puisque nous avons tous un lien authentique avec la beauté. Chacun cultive, par le truchement de la beauté, sa vie intérieure et sa vie extérieure. La beauté domine dans les intérêts de chacun. Ne pas admettre la beauté du monde, et notre pouvoir de voir du beau en ce monde, c’est refuser de reconnaître à la beauté une place dans notre existence, et au monde une quelconque beauté. S’il fallait sauver le monde, je ne sais pas si nous pourrions aller bien loin dans cette tâche titanesque, sans un sens quelconque de ce qui est beau ou non.