En 2018, pour quoi philosopher? Pour changer une vie?

Par Myrna Chahine, Département de philosophie, Cégep Marie-Victorin

Par Ian Norman (http://www.lonelyspeck.com); CC BY-SA 2.0

J’étais bien décidée à profiter du cours de philosophie pour compléter mes nuits de sommeil et je me faisais un devoir d’y dormir ostentatoirement pour marquer mon désaccord avec le caractère obligatoire de ce cours. Ma résistance a tenu le coup… jusqu’à la remise du premier travail. Le moustachu de professeur qui passait son temps à marcher de gauche à droite dans la classe, François Salvail de son vrai nom, nous avait donné une question à analyser à partir du premier livre de la République de Platon. La veille de la remise du travail, je suis allée acheter le dit livre, et ne me suis installée à mon bureau de travail que pour faire le minimum… pour passer le cours.

À la première lecture, je passais beaucoup de temps dans les notes de bas de page pour comprendre de quoi il était question et qui étaient les personnages. Je faisais cela fastidieusement au départ, mais avec de plus en plus d’intérêt au fur et à mesure que ma lecture avançait.

Je me souviens encore être sortie de ma chambre avec la plus grande émotion et d’avoir apostrophé les membres de ma famille pour qu’ils viennent entendre ce que je venais de lire. Une explosion s’était produite dans ma tête et son écho n’était pas celui des bombes qui tuent, que nous avons fuies, mais des bombes qui sauvent.

Je suis arrivée en Occident avec ma famille en fuyant la guerre, la haine et la méfiance envers les autres que j’avais apprises très tôt. J’ai passé des années à reconstruire une identité en tentant de nier celle que j’avais et qui ne rimait à rien dans un pays en paix. Et pourtant, ce que je constatais ici comme ailleurs, c’étaient des manifestations insistantes et omniprésentes d’injustices. Quel modèle de société fallait-il pour en être débarrassé ?

J’ai lu le Livre 1 de la République en une nuit et j’attendais avec impatience alors de revoir mon moustachu de professeur pour discuter des réels problèmes de ce monde : l’injustice et les malheurs que cela engendre. Ce sentiment avait été théorisé, analysé, disséqué, discuté : il a été l’objet d’une analyse rationnelle, sérieuse. Son abolition avait fait l’objet d’un projet philosophique, politique et réel ! Pourquoi ne m’en avait-on rien dit avant ?

De retour dans la classe, j’étais cette fois la fatigante de service que la vérité intéressait subitement, et au grand dam de mes camarades de classe, ma main était toujours levée, un milliard de questions dans la tête et la tristesse que ce cours de philosophie ne dure que trois heures.

Myrna Chahine

C’était en 1989 : rien n’allait bien dans un monde pourtant plein de promesses avec la chute du mur de Berlin et la fin progressive des régimes totalitaires. Et devant moi, il y avait ces pages de Platon, me donnant un espoir inouï qui ne m’a jamais quittée. Il n’y a pas que les armes qui aient du pouvoir, il n’y a pas que le sang qui coule qui peut former une nation : il y a aussi la raison, aussi puissante et pleine de promesses que toutes les rages du monde.

La philosophie n’était plus qu’un cours obligatoire, mais un outil théorique pour analyser, interpréter et pourquoi pas… changer le monde.