Temps, travail et valeur sous le capitalisme

Par Louis Marion, essayiste

Extraits tirés de Comment exister encore? Capital, techno-science et domination, Écosociété, 2015 (avec l’autorisation non exclusive de l’auteur et de l’éditeur).

Le temps homogène et le développement du capitalisme

Image de Steve Collis [CC BY 2.0], via Wikimedia Commons

Image de Steve Collis [CC BY 2.0], via Wikimedia Commons

Jusqu’au XIVe siècle, le temps était une variable des évènements. Suivant cette conception, le temps c’était toujours le temps de quelque chose, par exemple le temps qu’il faut pour que le blé pousse, pour que la tarte soit cuite ou que l’enfant vienne au monde. Le temps était alors mesuré très différemment d’aujourd’hui : il n’était pas indépendant de la réalité.

On pense souvent que c’est l’horloge mécanique qui a dissocié le temps des événements humains, mais en réalité la capacité technique de mesurer un temps uniforme existe depuis très longtemps. Cependant, dans l’Antiquité les horloges servaient d’abord et avant tout à mesurer un temps variable; les horloges à eau et les clepsydres, basées sur le principe de l’écoulement continu d’un liquide, étaient construites de telle sorte que l’indicateur de l’heure puisse varier suivant les cycles naturels et respecter ainsi les heures variables. Ces instruments, comme celui par exemple envoyé à Charlemagne, étaient parfois conçus de manière complexe pour faire varier la quantité d’eau écoulée selon les saisons. Au fond, nous dirions aujourd’hui que ces horloges étaient construites pour respecter et être fidèle au temps concret qui rythmait la vie. Le refus du temps homogène s’explique essentiellement par des raisons culturelles : « les heures variables sont chargées de sens, alors que les heures égales ne le sont pas1. » Lire la suite …

Le libre-échange est-il un « doux commerce » ?

Critique de la « liberté du commerce » à l’heure du néolibéralisme autoritaire

 

Arnaud Theurillat-Cloutier1, professeur de philosophie au Collège Jean-de-Brébeuf

Charles Montesquieu

Charles Montesquieu

Au XVIIe siècle, Montesquieu élaborait le paradigme du « doux commerce » en établissant une corrélation claire entre douceur et commerce : « c’est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce, et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces », écrit-il dans De l’esprit des lois. Il allait même jusqu’à affirmer un rapport causal selon lequel « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix2 ». Pourquoi et comment le commerce pourrait-il être si bénéfique pour les sociétés humaines ? Le raisonnement repose sur l’idée que la multiplication des échanges et des voyages rapprocherait les gens et multiplierait les comparaisons, favorisant ainsi la tolérance envers l’altérité. Mais il ne faut jamais perdre de vue que, jusqu’au XVIIIe siècle, le mot « commerce » ne se limitait pas aux seules marchandises, mais désignait toute forme d’échange, qu’il soit d’ordre intellectuel ou affectif autant que marchand. Lire la suite …

Des Dieux en construction: le fétichisme de la marchandise

Par Marc-André Cyr – Collaborateur à Ricochet

Marc-André Cyr. Source de l'image: voir.ca

Marc-André Cyr. Source de l’image: voir.ca

Contrairement à ce qu’ont compris nombre de ses successeurs, Karl Marx n’a pas uniquement été critique des effets du travail, de la marchandise et de l’argent, mais de manière beaucoup plus radicale, de « leurs existences en tant que telles1 ». De façon volontaire ou non, plusieurs théoriciens ont oublié le sous-titre de l’œuvre majeure de Marx, le fameux Capital, qui a pour sous-titre « critique de l’économie politique ».

Plusieurs théoriciens considèrent nombre des formes abordées par Marx comme des données essentielles et positives. Le premier à livrer une telle interprétation est Engels pour qui « La nature est le banc d’essai de la dialectique et nous devons dire à l’honneur de la science moderne de la nature qu’elle fournit pour ce banc d’essai une riche moisson de faits […]2 ». Nombre d’auteurs ont dénoncé cette dérive du marxisme – on pense ici à Cornelius Castoriadis3, à Maximilien Rubel4 ou encore, plus récemment, à John Holloway5.

Fidèle aux préceptes qu’on retrouve, par exemple, dans l’École de Francfort, plutôt que de chercher les vérités « positives », la critique se doit de critiquer les fausses vérités subsumant le « vrai ». Comme le souligne Adorno :

Le penser est, en soi déjà, avant tout contenu particulier, négation, résistance contre ce qui lui est imposé; ceci, le penser l’a hérité du rapport du travail à son matériau, son modèle. Lorsqu’aujourd’hui plus que jamais l’idéologie incite la pensée à la positivité, elle enregistre avec ruse que c’est justement cette positivité qui est contraire au penser et qu’on a besoin de l’exhortation cordiale de l’autorité sociale pour habituer le penser à la positivité6.

Selon cette compréhension de la dialectique matérialiste, l’objectif de la critique, que ce soit en histoire, en politique ou en sociologie, est de dévoiler les processus qui créent et recréent les formes de notre société. Il ne s’agit pas seulement de critiquer les « effets » du travail et de la mondialisation, mais bien de tenter d’expliquer en quoi ces concepts participent à la domination et à l’exploitation. Il s’agit, pour reprendre la formule de Guy Debord, de pointer du doigt le « faux », qui, en société capitaliste avancée, est un « moment du vrai7 ». Lire la suite …